L’immeuble est-il en ruine ? (un article de Can Baydarol)

Le mois d’août se terminait sous les signes d’alertes venant du front de l'Union européenne. D'abord l'ancien Premier ministre italien, puis le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi ont soulevé la question : « L'Europe entre-t-elle dans une ère d'humiliation ? » Ensuite, les déclarations du chancelier allemand Merz allant dans le sens de l’« adieu à l'État-providence » ont conduit à se poser une autre question : « Sommes-n

Par Aujourd'hui la Turquie
Publié en Mai 2026

Évoquons d'abord brièvement le concept de « construction ».

En 1952, lorsque la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) fut fondée, un homme politique influent inspiré par les vents fédéralistes qui soufflaient sur l'Europe à l'époque, Altiero Spinelli, lança immédiatement un appel à la création d'une union politique et d'une communauté de défense. (Si jamais vous passez par le Parlement européen à Bruxelles, l'une des entrées s'appelle « porte Spinelli ».) Dans ce cadre, deux traités furent élaborés et soumis à l'approbation des États fondateurs (Allemagne, France, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg). Cinq d'entre eux donnèrent leur accord, mais la France refusa de ratifier, estimant que ces traités mèneraient à un réarmement de l'Allemagne alors que l'on s'efforçait de désarmer cette dernière depuis la fin de la guerre. Ce refus entraîna la recherche d'une voie plus « réaliste ».

Paul Henri Spaak, ancien secrétaire général de l’OTAN (et dont une autre porte du Parlement européen porte également le nom), ne renonça pas à cette idée. Cependant, il ouvrit le débat sur la distinction entre superstructure et infrastructure. Selon lui, l’union politique et la communauté de défense représentaient le toit d’un immeuble sans fondations ni rez-de-chaussée. Pour éviter l’effondrement du bâtiment et en assurer une construction solide, il fallait d’abord poser les fondations correctement, stabiliser le terrain, puis d’avancer vers l’objectif final. En conséquence, l’édifice devait être bâti sur base de l’intégration économique.

La trajectoire de développement que nous avons connue sous le nom de Communauté économique européenne (CEE), puis de Communautés européennes (CE) et enfin d’Union européenne (UE), résultait de cette philosophie de construction progressive. La construction était un travail continu et ne devait jamais être considérée comme achevée tant que l’objectif final n’était pas atteint. Par exemple, même le Traité de Maastricht de 1993, qui est souvent présenté comme le traité fondateur de l’UE, n’a pas réellement créé l’Union européenne, il a décrit comment elle devait être construite.

Alors, au stade où nous en sommes, l’Union a-t-elle été fondée ?

Revenons à présent aux propos de Draghi : « Nous pensions qu’une économie forte nous mènerait aussi à une force politique. Mais nous voyons maintenant que ce n’est pas le cas ! ». Cette approche, ainsi que les déclarations de Merz annonçant des signaux d'effondrement de l'économie allemande, ne montrent-elles pas qu'il y a eu une erreur quelque part dans le grand projet initial de construction européenne ?

Que l’on mette en avant les problèmes issus du système juridique incapable d’intégrer correctement les 27 États actuels (contre 6 au départ, et 28 avant le départ du Royaume-Uni), ou que l’on incrimine les difficultés d’adaptation à la nouvelle donne post-chute du mur de Berlin en 1989, en bref l’érosion du leadership européen, le fait est là : nous sommes confrontés à la réalité d'une UE incapable d'apporter une réponse satisfaisante aux défis actuels.

Les concepts de « démocratie, respect de l'État de droit, droits de l'homme et droits des minorités », énoncés dans les critères politiques de Copenhague de 1993 à l’intention des futurs nouveaux membres ‒ sans parler de nous ‒, sont-ils toujours valides aujourd’hui pour les États membres de l’UE ? Ou bien ces valeurs s'érodent-elles face aux réalités politiques dans lesquelles nous vivons ?

La véritable raison pour laquelle l’Union européenne n’a pas atteint son objectif pourrait être le fait que la politique étrangère et de sécurité commune, prévue par les traités, n’a jamais atteint un niveau satisfaisant. Est-il réaliste pour l’UE, dans le contexte géopolitique actuel, de développer une telle politique en excluant ou en ignorant complètement un pays comme la Turquie ?

C’est une question largement ouverte au débat...

Et de notre point de vue, est-il possible de continuer à courir après l’adhésion à l’UE en faisant fi des valeurs qui faisaient autrefois l’identité de cette Union ?

Une autre question qui reste ouverte…

Si la géographie est un destin, il est clair que nous devons trouver des réponses ensemble à toutes ces questions.

Can Baydarol